DES BOMBES ATOMIQUES DANS LE PACIFIQUE
 
 

« De la force de frappe, je dirai qu’elle ne peut être qu’un simulacre ou une folie, puisqu’elle ne peut être employée sans provoquer instantanément la riposte qui anéantirait le vulnérable hexagone. Je dirai que ce qu’on appelle notre indépendance atomique n’est que le droit au suicide solitaire. Je dirai que la force de frappe nous expose au lieu de nous protéger : elle n’est pas un bouclier mais une cible. Je dirai qu’elle donne au monde le mauvais exemple, en incitant à la dissémination des armes nucléaires qui est le plus redoutable de tous les périls, et comme la généralisation du cancer atomique. Je dirai que loin de servir la recherche scientifique, elle détourne de la recherche fondamentale des multitudes de chercheurs, qu’elle exténue le pays, qu’elle entrave le progrès social et culturel. Je dirai qu’elle bafoue une tradition de générosité et de pacifisme, qui faisait jusqu’ici le meilleur de notre héritage spirituel. Je dirai que, loin de grandir la France, elle la rapetisse, car le chemin de la bonne grandeur ne passe pas par les usines Dassault. »

Jean ROSTAND, « Nous protestons et nous accusons », le 23 juin 1966 à Paris
à la réunion organisée par le MCAA pour protester contre les essais en Polynésie

 

TIRS ATOMIQUES DANS LE PACIFIQUE

Macron aux victimes des essais atomiques en Polynésie :
« allez vous faire vacciner ».

 

Le pied à peine posé sur l'archipel, le 24 juillet 2021, Emmanuel Macron en visite en Polynésie appellait chacun à se faire vacciner. Dans son discours du 27 à Papeete, il s'est toute fois exprimé sur les conséquences des « essais » atomiques en Polynésie, sujet sur lequel il était attendu, « la part d'ombre » de la France (voir ici la vidéo de son intervention - à partir de 43:20).

« La France a une dette envers la Polynésie » reconnait Emmanuel Macron, qui s'engage à « briser le silence pour faire entendre la vérité ». Rien de nouveau depuis la dernière visite présidentielle de François Hollande en 2016, qui reconnaissait déjà que les essais avaient eu un impact environnemental et des conséquences sanitaires. Pas d'excuses pour autant de la part de Macron : « Il n'y a pas eu de mensonge, il y a eu des risques qui ont été pris, pas parfaitement mesurés parce qu'on ne les savait pas parfaitement, c'est vrai. »

Il n'y a pas eu de mensonges. En même temps, « Je ne peux pas vous demander d’avoir confiance en moi après qu’on vous ait menti si longtemps en ne partageant pas les informations, c’est vrai, et donc je pense que la confiance, ça se construit en disant tout, en partageant la totalité, en étant beaucoup plus transparent et c’est vrai qu’on n’a pas fait le boulot jusqu’à présent », avait-t-il pourtant déclaré quelques heures auparavant aux manifestants de l’association antinucléaire 193.

Il n'y a pas eu de mensonges. On ne savait pas à l'époque les conséquences des essais sur la santé. Jean Rostand les décrivait pourtant quelques semaines avant le premier essai (cf. son discours « Nous protestons et nous accusons » du 23 juin 1966). Après 193 tirs atomiques étalés sur 30 ans, on ne savait toujours pas. On n'a toujours pas menti. De De Gaule en 1966 : « La France estime et aime la Polynésie française aussi, parce que en ce moment même, elle est le siège d'une grande organisation. Toutes les dispositions sont prises, comme vous le savez, pour que cela n'ait aucun inconvénient d'aucune sorte pour les chères populations polynésiennes », à Chirac en 1995 : « Je comprendrais l'émotion si nos tests étaient mauvais pour la région, mais ce n'est pas le cas. » Aujourd'hui, aucun mensonge non plus. On ne sait toujours pas et sans doute ne veut-on pas savoir.

Les archives seront ouvertes, promet Macron... « sauf si elles peuvent fournir des informations "proliférantes", qui mettraient notre dissuasion en risque » s'empresse-t-il de rajouter. Les processus d'indemnisation seront améliorées... mais les prises en charge conditionnées à un "examen". (...) « Ceux qui vous expliquent que nous pourrions prendre en charge la totalité de toutes les formes de pathologies qu'il y a aujourd'hui vous mentent, où entretiennent une forme de culture de l'irresponsabilité et de la démagogie. Ce n'est pas la mienne. » Autant dire que tous les verrous sont posés pour que la situation perdure.

Trop rechercher la « vérité » conduirait à révéler la réalité des cancers en Polynésie, dont une part registres incomplets mais toujours sous sellés. L'opération de communication de Macron visait surtout le contre-feu après l'enquête de Disclose sur les conséquences des essais nucléaires (cf. l'interview de Sébastien PHilippe, le 26 juillet pour le Figaro). Gageons que la vaccination détournera un temps les regards - les cancers continueront eux à toucher les polynésiens exposés aux radiations et leurs descendants, comme le prévoyait Jean Rostand.

 

 

 
Images d'archives sur la chanson « Taero Atomi » d'Angélo Ariita'i Neufe, écrite en 1995

Jacques Chirac en 1995 annonçant (en anglais) la reprise des « essais » atomiques (à 00:00) :
« Nous devons reprendre les tests, c'est ce que nous faisons.
Je comprendrais l'émotion si nos tests étaient néfastes pour la région, mais ce n'est pas le cas. »

De Gaule en 1966 (à 55:24) : « La France estime et aime la Polynésie française aussi, parce que en ce moment même, elle est le siège d'une grande organisation. Toutes les dispositions sont prises, comme vous le savez, pour que cela n'ait aucun inconvénient d'aucune sorte pour les chères populations de la Polynésie.

 

 

Du 24 au 28 juillet, visite de Macron en Polynésie :
Les conséquences des essais nucléaires, un sujet délicat pour Emmanuel Macron

Reportage de France 24 (25 juillet 2021)

Lors du déplacement d'Emmanuel Macron, les Polynésiens attendent des annonces sur la question sensible des essais nucléaires menés par la France dans l'archipel de 1966 à 1996. Nombre d'entre eux estiment que ces essais ont provoqué une hausse des cancers dans la population et réclament reconnaissance et indemnisations.

Pour la première fois depuis le début de son mandat, Emmanuel Macron se rend en Polynésie française. Le président, qui avait dû reporter une visite prévue en 2020 en raison de l'épidémie de Covid-19, est arrivé à Tahiti samedi 24 juillet, dans la soirée (dimanche matin à Paris), pour un séjour de quatre jours.

S'il a d'emblée exhorté la population à se faire vacciner contre le Covid-19, le président français est surtout attendu sur l'épineuse question des conséquences des 193 essais nucléaires français menés de 1966 à 1996 sur les atolls de Mururoa et Fangataufa. Les victimes espèrent un geste d'Emmanuel Macron, alors que nombre d'entre elles ont développé des cancers après ces essais et peinent à être indemnisées.

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Pour la visite officielle du président de la République, le Haut-commissaire de la République à Papeete a pris un arrêté afin d'interdire les manifestations, pourtant préalablement déclarées, des organisations antinucléaires.
 

Christiane Taubira appelle à « la reconnaissance lucide, sincère et active des conséquences » des essais nucléaires en Polynésie.
par Christiane TAUBIRA, le 25 juillet 2021

« Pour les Polynésiennes et les Polynésiens. sur trois générations. Et qui sait, combien à venir ? (…) En hommage à la dignité et la ténacité de celles et ceux qui se sont engagés dans ces combats pour la justice, parfois depuis plusieurs dizaines d’années (…) ; En respect envers celles et ceux qui livrent encore bataille, pour vivre quotidiennement avec des malformations, endurer des pathologies lourdes, lutter contre des altérations silencieuses et sournoises ; Il est temps, depuis longtemps, pour les autorités, de cesser de louvoyer. 

Alors que la science a établi, depuis plusieurs années, de solides connaissances sur les effets des essais nucléaires, aussi bien souterrains qu’aériens, il est urgent de renoncer à l’indécence des manœuvres dilatoires. Il est temps de concrétiser la reconnaissance lucide, sincère et active des conséquences de ces essais sur la santé des personnes, civiles et militaires, qui y furent et y sont exposées ; des séquelles sur la boidiversité ; des répercussions sur les possibilités de vie collective. Le déni des dommages d’activités industrielles, civiles et/ou militaires, sur la santé des personnes et sur les écosystèmes, n’est plus recevable. Il n’est d’ailleurs plus audible ». (...)


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France 3, Journal TV 12/13, 1° juillet 2021

 

 

IL Y A 55 ANS

Le 2 juillet 1966 à Mururoa : Premier « essai » atomique en Polynésie
de la France qui inaugurait une série de 193 explosions nucléaires dans le Pacifique

L’histoire d'une catastrophe sanitaire et environnementale largement méconnue a débuté le 2 juillet 1966. Ce jour-là, l’armée française procèdait au tir Aldébaran, le premier des 193 «essais» nucléaires tirés pendant trente ans dans les atolls de Moruroa et Fangataufa, à 15 000 km de la métropole. Le premier aussi d’une série de tests parmi les plus contaminants du programme nucléaire français : les essais à l’air libre. Entre 1966 et 1974, l’armée a procédé à 46 explosions aériens.

 

 

Bilan des « essais » nucléaires français en Polynésie
par DISCLOSE et INTERPRT (28 juin 2021)

Il aura fallu de deux ans de travail pour qu'en mars 2021, un livre : Toxique, et un dispositif documentaire : Mururoa Files, révèlent l’ampleur des retombées radioactives qui ont frappé la Polynésie, et comment les autorités françaises ont tenté de dissimuler l’impact réel de cette entreprise criminelle pour le vivant et pour la santé des populations civiles et militaires.

 

 

 

 

 

Conférence de presse du 28 juin de l'association 193 pour expliquer sa défiance de la table ronde sur le nucléaire

 

La France s'enferme dans le mensonge d'État

Avant un déplacement cet été à Papeete, le président Emmanuel Macron a convoqué une table ronde les 1er et 2 juillet pour évoquer la reconnaissance des souffrances et les réparations des essais nucléaires français en Polynésie. Il s'agissait surtout de clore le débat ouvert par les repercussions de l'enquête de Disclose et Interprt.

Plusieurs associations et élus polynésiens accusent l'État d'avoir caché les chiffres réels des retombées radioactives des essais nucléaires. L'association Mururoa E Tatou et l’église protestante Ma’ohi ont décliné l'invitation à la table ronde à Paris et appellent la population à une marche le 2 juillet. L'association 193 a également refusé de participer en dénonçant les motivations des membres de la délégation polynésienne, à la fois juge et partie. Le projet de loi de Moetai Brotherson sur le nucléaire présenté le 17 juin a été rejetté à l'assemblée nationale. Oscar Temaru, le leader indépendantiste, a depuis longtemps annoncé un grand rassemblement le 17 juillet prochain pour commémorer l’essai Centaure du 17 juillet 1974.

 

 

Marée humaine le 2 juillet à Papeete pour le 55° anniversaire du 1° tir atomique de la France en Polynésie.